Les mots sont morts, il faut nous les féconder, puisque les mots sont morts, je le remarque quand descend le soleil sur Mpissa et la nuit se précipite alors que le mercure on l’a raté, la balade des hirondelles n’existe plus, le dernier corbeau affamé pourchassé par le fagot de la mégère au marché Commission ne bat plus sa disgrâce, les mobylettes qui pétaradaient vers Château d’eau et les insanités de l’équipe des Nimbis à chaque victoire de match sur le terrain Hugos, et les joueurs de tam-tam je peux vous dire comment ç’a commencé à virer, la sonorité d’abord, j’aime les sonorités, et si une chose ne sonne pas je peux dire qu’elle ne vit pas, non, qu’elle n’existe pas, c’est pas qu’une histoire de vibration, c’est voir le visage du bruit, les contours de qu’on entend, et la forme, la forme de l’indécis, y avait déjà moins de gens dans les rues et les marchés, moins de gens dans les carrefours et stations bus, moins de gens dans des taxis, moins de gens dans les fêtes et salles de spectacles, moins de gens moins de gens dans les écoles et dans les réunions, y avait moins de gens même dans les hôpitaux, ils étaient tous aux cimetières ou à l’étranger, exilés sous terre ou chez des voisins, à l’asile ou portés disparu, on cherchait encore où est passé untel et que savez-vous d’untel, mais les chasseurs de la sorcière cherchaient aussi où nous étions-nous passés, et nous le savons tous que nous sommes devenus vides de ville et de vie, que nous-nous cherchons mais sans faire du boucan parce qu’on nous cherche, et que même quand passe le journal de 20h et qu’on fait semblant de rester bien sage et que la radio ébruite et qu’on fait semblant de rester bien sage, et que les médias ecrivaillent et qu’on fait le mieux d’imiter les enfants sages et qu’on dise tout va bien quand tout va mal pour mériter l’oxygène et celui de nos parents et de tous ceux qu’on aime, et qu’on dise tout va bien parce qu’on a perdu le courage et qu’on se dit le mieux c’est de se taire et de vivre, et qu’on croise un ami et qu’on partage un bol de riz et une mangue, et qu’on s’offre une bière de samedi le samedi soir en faisant semblant de danser pour dire tout va bien quand tout va mal, on se console parce qu’on se dit qu’on ne gagne rien de la politique, nous ne le faisons pas, laissons les politiciens se faire la malle, mais le prétexte pour justifier l’impuissance ne va pas loin, parce que celui qui le dit s’en va demain à Abidjan ou à Cotonou, les petits débrouillards s’en vont en Afrique du Sud, ceux à qui sourit le visa de la France s’en vont en France, quelques artistes voguent vers Ouagadougou, et comment parler du tam-tam quand le monde s’en va ? J’ai vu changer les sonorités, c’est toute la vie qui changeait, j’ai vu partir les gens, les amis après la guerre de 97, et qu’on te dise que tout va bien quand tout va mal tu regardes le visage des mamans qui n’arrêtent pas de prier pour les gamins, elles te le disent pas qu’elles ont décidé de ne plus avoir de vie, qu’elles ont sacrifié la leur pour celle de leurs enfants, mais tu le comprends alors là tu te dis « putain, mais quelle espèce d’enfoiré on est ». Il nous faut nous engendrer, c’est clair. Et comme pour moi la vie c’est du son alors je commence par les mots. C’est la vie. Et je prononce fort « A » jusqu’à ce que j’ai mal au ventre, mal à la gorge et que toute la frustration de l’homme blessé s’en aille. 
« A ! »

Dieudonné Niangouna – « L’amant de la tempête » in Souvenir des années de guerre

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